Chapitre 1.9 : La sécurité pour les defenseurs des droits humains femmes

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Chapitre 1.9 : La sécurité pour les defenseurs des droits humains femmes

Les agressions sexuelles et la sécurité personnelle

par Enrique Eguren et Marie Caraj 

En termes de statistiques, le viol affecte plus souvent les femmes que les hommes. Quelques défenseurs des droits humains hommes qui en ont été vic- times en parlent comme d’une torture sexuelle et sont conscients de ce que les femmes vivent en pareils cas. Le viol est une torture à part entière étant donné l’objectif de porter atteinte à l’intégrité physique et psychologique d’une personne.

Comme les crimes de droit commun cachent en réalité souvent des agressions ciblées quand il s’agit de défenseurs des droits humains, il faudrait par souci de différentiation parler de viol en cas de véritable délit de droit commun et parler de torture sexuelle22 en cas de crime politique (répression du travail des défenseurs, pendant laquelle les victimes sont présélectionnées ou constituent des cibles opportunes).

Il s’agit d’un crime de pouvoir et violence. La torture sexuelle est un moyen pour l’agresseur de prouver son pouvoir sur la victime.

Il faut garder à l’esprit que dans de nombreux cas, les femmes emmenées vers un autre endroit par un agresseur potentiel sont violées, battues voire même tuées. Les femmes devraient donc toujours prendre la décision ferme et défini- tive d’essayer de ne pas suivre un agresseur potentiel (à moins qu’un tel refus mette leur vie en danger ou bien celle d’autrui).

Tous les défenseurs des droits humains femmes courent le risque de tortures sexuelles, mais tous les défenseurs femmes ne sont pas égaux devant celles-ci. Une partie des conséquences dépend en effet du contexte politique, social, cul- turel et religieux. Certaines femmes devront faire face aux conséquences physiques et psychologiques ; d’autres aux conséquences physiques, psy- chologiques plus sociales et culturelles. Toutes subissent le calvaire du dépôt de plainte et d’être questionnées à ce sujet pendant l’instruction.

L’agression sexuelle devrait être examinée de tous les points de vue, en tenant compte de toutes les circonstances, y compris la dimension psychosociale. Comme lors de toute autre forme de torture, la personne torturée sexuellement peut éprouver le sentiment de culpabilité, d’une « dignité perdue », de méfiance, et dans des cas de viol, le sentiment de se sentir salie ... Les organisations peu- vent donc considérer la possibilité d’analyser le concept de dignité : qu’est-ce que la dignité ? Qui décide de la dignité d’une autre personne ? Qui a réellement perdu sa dignité : la personne tombant si bas au point de torturer ou la personne tor- turée ?

Une politique d’organisation permanente devrait toujours prendre en compte :

• les besoins spécifiques des défenseurs des droits humains femmes.

• la lutte contre les discriminations fondées sur le genre au sein de l’or- ganisation.

• la dimension culturelle pour les victimes d’abus sexuels et de torture.

• ...

Des protocoles spécifiques doivent être définis concernant :

• les défenseurs femmes en mission sur le terrain.

• les relations publiques avec les parties prenantes-clé en matière de protection.

• la gestion des conséquences d’abus sexuels/torture sexuelle, comme

des grossesses indésirées et les maladies et infections sexuellement transmissibles (MST et IST) comme par exemple le VIH/SIDA.

En définissant ces protocoles, il faut garder à l’esprit :

• que certaines femmes défenseurs des droits humains n’osent pas si- gnaler à leurs collègues masculins qu’elles ont subi des abus sexuels ou des tortures par peur d’être stigmatisées ou déconsidérées (rap- pelons que les victimes ressentent souvent un sentiment de culpabi- lité bien que totalement infondé).

• que dans certains pays les organisation mixtes ne mentionnent qua- siment pas ces sujets.

• que certains défenseurs des droits humains hommes ont des vues très arrêtées sur l’avortement. D’un autre côté, ils ne sont pas toujours prêts à prendre en charge l’enfant non désiré. Dans de nombreux pays où l’avortement est interdit par la loi, la culture ou la religion, l’infan- ticide est devenu une réelle alternative à l’abandon de l’enfant. L’abandon accentue le phénomène des enfants sorciers et l’augmen- tation du nombre d’enfants soldats, sans parler des autres plaies sociales. Ainsi, les femmes pourraient considérer la pilule du lende- main (une pilule qui provoque les règles qu’on soit ou non enceinte).

• qu’il n’y a pas de choix bon ou mauvais, mais seulement des con- séquences qui doivent être évaluées au sein de l’organisation.

• qu’il est important d’utiliser l’outil d’évaluation du risque.

Example :

Des femmes peuvent attirer une attention malveillante. Faites la liste de toutes les menaces et conséquences possibles concer- nant le risque décrit plus haut. Ensuite, pour chaque "menace/con- séquence", corrélez les vulnérabilités et capacités correspondantes. Déterminez enfin les capacités nécessitées pour réduire les vulnérabi- lités et attaquez-vous à elles. En d’autres termes, il convient d’éliminer une à une les « couches » du risque, comme on ôte les couches succes- sives d’un oignon. Pour chaque couche (menace/conséquence), déter- minez les vulnérabilités et capacités correspondantes.

Réagir à une agression sexuelle

Il y a très peu de choix pour réagir à une agression sexuelle et la décision appar- tient strictement à la victime. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise façon de réa- gir. Les choix de la victime d’une agression sexuelle peuvent inclure :

1 La soumission. Si la victime craint pour sa vie ou celle d’autrui, elle peut décider de se soumettre à son agresseur.

2 La résistance passive. Elle consiste dans le fait de faire ou de dire quelque chose de désagréable, dégoûtant ou d’attirer l’attention sur un danger pour la santé qui coupe l’appétit sexuel de l’agresseur. On peut par exemple dire qu’on a le SIDA (bien que la réaction de l’agresseur puisse être : « et alors ? Moi aussi » ou qu’il devienne plus violent). On peut égale- ment dire qu’on a ses règles, ce qui est souvent considéré comme étant une impureté.

3 La résistance active. Elle consiste à mobiliser sa force physique comme on peut pour repousser l’agresseur, que ce soit en frappant, don- nant des coups de pied, mordant, griffant, criant ou en s’enfuyant en courant.

Dans tous les cas :

- dans la mesure du possible, essayez de suggérer l’usage d’un préser- vatif. Dans certaines cultures et religions, leur usage est certes injuste- ment perçu comme un « consentement », mais finalement ce n’est pas votre problème. Vos problèmes pourraient s’avérer beaucoup plus graves : vous tomberez peut-être enceinte, votre santé pourrait être affectée et, parmi toutes les pensées récurrentes, le doute persistera : "Et si… ?" Tout cela implique que les défenseurs des droits humains femmes considèrent la question de se munir utilement de préservatifs ou bien de des préservatifs féminins pendant des missions sur le terrain en zones dangereuses. Ceci requiert une discussion sur le sujet au sein de l’orga- nisation et son inclusion dans le budget. La même chose est valable pour la pilule du lendemain et pour tous les traitements hospitaliers (voir plus loin : les traitements prophylactiques post-exposition (PEP).

- essayez de mémoriser autant d’informations que possible sur le ou les agresseur(s). Il peut être utile, sur le moment, de se concentrer sur cer- tains éléments qui pourront être utiles pour compléter le dossier en vue de poursuites judiciaires et qui réduiront la probabilité de l’impunité.

- si possible, tentez de séparer mentalement l’esprit du corps.

Dans tous les cas, faites ce que vous devez pour survivre. Suivez votre instinct. Personne ne sait comment il réagirait dans un cas pareil (ou dans tout autre type de torture) et votre réaction sera la bonne pour vous au vu de la situation.

Dans de nombreux endroits, la torture sexuelle prend des proportions dépassant l’imaginable

Alors que la logique fondamentale de sécurité imposerait d’éviter une mission sur le terrain pendant laquelle le risque d’être torturée sexuellement par les forces en conflit est extrêmement élevé, et ce avant d’avoir mis en place une dissua- sion suffisante, certaines organisations de défense des droits humains et des défenseurs des droits humains femmes isolées décident de jouer leur propre sécurité en ne pensant qu’aux nombreuses autres victimes. Bien que la dif- férence entre un risque acceptable et inacceptable relève de considérations sub- jectives et organisationnelles, nous ne pouvons qu’insister sur les règles fonda- mentales de sécurité. Pendant la formation, le brainstorming doit aller jusqu’à analyser les options suivantes en cas d’agression sexuelle lors d’une mission sur le terrain : le défenseur des droits humains femme pourrait invoquer le SIDA (qu’il s’agisse d’une torture sexuelle collective ou non) et instiller le doute que tous pourraient être contaminés étant donné que nul ne sait qui pourrait avoir le SIDA. Le défenseur femme pourrait également dire à l’agresseur qu’elle a ses règles, ce qui signifie qu’en guise de prévention elle pourrait envisager le port de serviettes hygiéniques maculées pendant toute la durée de la mission sur le ter- rain. Elle pourrait aussi porter davantage de couches de vêtements en espérant que des secours viennent à temps.

Le SIDA est un fléau pour la société et attaque hommes et femmes indifféremment

Dans certains pays où la torture sexuelle de femmes est devenue une arme de guerre, de nombreuses femmes envisagent de rencontrer les agresseurs pour leur « expliquer » l’impact de ces actes pour tous, la question n’étant plus la tor- ture sexuelle des femmes en guise de répression mais plutôt le fait qu’elle con- duise à la mort collective et que c’est devenu une question de vie ou de mort pour tous, y compris pour les agresseurs. C’est une bombe à retardement pour tous, en plus du génocide culturel.

De nombreux défenseurs des droits humains hommes travaillent sur la torture sexuelle des femmes et le rejet culturel qui s’ensuit dans le but de promouvoir le changement d’attitude des familles à l’égard des victimes. Malgré cela, cer- tains d’entre eux affirment qu’ils répudieraient leur femme si cela devait leur arriver.

Alorsqu Nouveau manuel de protection pour les défenseurs des droits humains Alorsqu’un de ces mêmes défenseurs soutenait un jour que la torture sexuelle équi- valait à l’adultère, un de ses collègues lui répondit simplement : "Cela dépend de ce que votre femme représente pour vous".

Voilà la question sous-jacente. Bien trop souvent, la femme est principalement consi- dérée comme un objet ou une possession sexuelle : une fois « cassé », il doit être aban- donné et remplacé.

Une femme est souvent considérée comme la mère, la fille, la sÅ“ur ou la femme d’un homme, rarement comme un être, femme, à part entière ayant sa propre identité. Heureusement, beaucoup de femmes peuvent compter sur des collègues masculins qui offrent un soutien authentique à leurs collègues femmes.

Toutes les organisations et les groupes de défenseurs des droits humains devraient disposer de plans de prévention et de réaction pour les cas d’agressions sexuelles

Là où c’est possible, et en fonction du contexte local et de l’accès aux labora- toires médicaux, les choses suivantes devraient être disponibles :

  • une visite médicale ou des soins médicaux avant de se laver - (pour pren- dre un échantillon de la semence ou de tout autre échantillon pour une analyse de l’ADN lorsque cette technique existe).

- des photos de l’état de la victime

- un soutien psychologique

- signaler l’événement aux autorités compétentes et porter plainte

Quoiqu’il en soit, le plan de réaction devrait comprendre au moins des soins médicaux efficaces pour la victime, y compris un soutien psychologique et un suivi juridique (rappelez vous qu’une femme pourrait préférer l’assistan- ce d’une autre femme à celle d’un homme).

Pour prévenir une grossesse, la victime devrait avoir accès à la pilule du lende- main (sous 24 heures) : il s’agit d’une contraception d’urgence (et non d’une pilu- le d’avortement).

Le traitement prophylactique post-exposition (« PEP ») doit aussi être envisagé bien qu’il ne soit pas totalement fiable en raison des nombreux paramètres pour son application. Un kit post-viol est disponible dans certains hôpitaux contenant un traitement arrêtant la progression de plusieurs maladies, pour les victimes ayant pu recevoir des soins sous 72 heures après avoir été violées. Dans tous les cas, faites une visite médicale immédiatement, et par la suite régulièrement, s’il y a un risque de maladies sexuellement transmissibles-MST.24

Il faut trouver un juste milieu entre fournir à la victime un accès au soutien de spécialistes et veiller à ce que l’organisation réagisse en apportant le soutien approprié à la victime.

Veuillez vous rapporter également au chapitre 1.5, "Prévenir les agressions et y réagir.

En résumé

Les femmes sont victimes d’abus, de harcèlement et de tortures engendrés par la structure patriar- cale. Les organisations mixtes de défense des droits humains la reproduisent trop souvent à leur micro-échelon.

La sécurité des défenseurs des droits humains femmes est la sécurité de tous les défenseurs des droits humains.

Les politiques et protocoles de sécurité des organisa- tions doivent intégrer transversalement la sécurité des défenseurs des droits humains femmes.

Une évaluation rigoureuse des risques n’est pas suf- fisante.

Il faut également :

- remettre en question les rôles et les comporte- ments.

- démythifier les croyances erronées et modifier les comportements liés au genre.

- appliquer une discrimination positive pour favori-ser les changements.

- inclure dans le budget de sécurité l’achat de préservatifs, pilules du lendemain, trithérapie, ...

Une fois de plus, il n’y a aucune garantie en ce qui con- cerne les résultats. La torture sexuelle succède à l’a- gression physique. En réduisant l’exposition à cette dernière, la probabilité de torture sexuelle diminuera également.

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